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ESCE | Les PGE vont-ils changer les entreprises françaises en zombies ?

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06 Oct 2020
06 Oct 2020

Eric Séverin, Université de Lille et David Veganzones, ESCE International Business School

La crise de la Covid-19 a conduit l’État à soutenir les entreprises de manière exceptionnelle. Pour faire face à la situation, le vecteur utilisé a notamment été le PGE (prêt garanti par l’État), mis en place à partir du 6 mai et jusqu’au 31 décembre 2020, à hauteur de 300 milliards d’euros.

Ouverts à toutes les entreprises, quelles que soient leur taille et leur forme, les PGE sont régis par les mêmes règles qu’un emprunt bancaire classique. Les montants peuvent aller jusqu’à trois mois de chiffre d’affaires (base 2019) ou deux années de masse salariale. Il est conditionné par des limites : respect des délais de paiement, pas de versement de dividendes en 2020 en France ou à l’étranger et pas de rachats d’actions au cours de l’année 2020.

Si cette action a pour principale finalité de soulager la trésorerie des entreprises, il n’en demeure pas moins qu’elles devront rembourser non seulement le capital, mais aussi les intérêts. Or, les bénéficiaires auront sans doute du mal à faire face à ces remboursements en raison de la baisse du chiffre d’affaires, de la rigidité des coûts et des faibles marges, même si Bruno Le Maire, ministre des Finances, de l’Économie et de la Relance avance que le taux sera attractif (de 1 % à 3 %).

Sclérose…

 

Tout cela risque d’entraîner une hausse du nombre d’entreprises « zombies », c’est-à-dire en réalité défaillantes mais maintenues artificiellement en vie par des banques qui continuent à leur prêter de l’argent pour qu’elles puissent rembourser les prêts déjà contractés.

Avant la crise, selon un rapport de France Stratégie, le tissu économique français comptait un peu plus de 5 % d’entreprises zombies, notamment situées dans les secteurs de l’immobilier, de l’information et de la communication.

Aujourd’hui, d’une part, les entreprises déjà zombies risquent de le rester et, d’autre part, les entreprises déjà fragilisées risquent de devenir zombies.

calculs France Stratégie, d’après Insee (FICUS-FARE) et DILA (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales — BODACC)

 

Cette situation comporte un certain nombre de dangers. Le premier est la sclérose. La préservation d’entreprises à faible productivité, qui disparaîtraient en l’absence du soutien bancaire, et le maintien d’entreprises aux projets peu productifs peuvent en effet engendrer un effet de congestion, c’est-à-dire de capital « bloqué » dans les entreprises zombies.

En effet, dans le cadre de l’efficience économique, l’allocation des fonds doit se faire en fonction des rentabilités futures des projets d’investissements. En théorie, dans une économie sans entreprises zombies, les entreprises en place frappées par des chocs défavorables sortent et sont remplacées par des entrants avec de bonnes opportunités de croissance, ce qui augmente la croissance de la productivité globale.

… concurrence faussée…

 

Le deuxième est l’impact sur les prix. Les entreprises zombies peuvent créer des distorsions sur les prix en faisant baisser les prix du marché pour leurs produits, en augmentant les salaires du marché et en gardant les travailleurs dont la productivité a baissé dans leur entreprise actuelle et en encombrant les marchés en général.

Ces distorsions ont un effet négatif sur les entreprises non zombies qui sont concurrencées par des entreprises inefficaces qui captent des ressources rares. En conséquence, les entreprises zombies doivent faire face à une baisse des profits en raison de prix plus faibles et de plus hauts salaires d’une part, et, la mauvaise allocation du capital empêche le blocage de la diffusion technologique, d’autre part.

En d’autres termes, l’existence d’entreprises zombies fausse la concurrence dans le reste de l’économie.

… et fragilisation bancaire

 

Le troisième effet concerne les banques. Une étude récente de la Banque centrale européenne explore le lien entre les entreprises zombies, la santé des banques et les conséquences sur la productivité globale dans 11 pays européens.

En tenant compte des effets cycliques, les résultats montrent que les entreprises zombies sont le plus souvent liées à des banques fragiles. Les banques les conservent dans leur clientèle tout en leur octroyant des financements à des taux d’intérêt très bas, qui n’intègrent pas la prime de risque correspondant à la situation financière de ces entreprises non rentables, fortement endettées ou insolvables.

Ainsi, en soutenant des entreprises fortement fragilisées, le système bancaire se fragilise en retour puisqu’une partie des ressources est détournée dans des entreprises ne créant pas de valeur.

Cette exposition des banques amène deux conséquences. Premièrement, les banques sont réticentes à laisser tomber les entreprises qui peuvent alors tomber en faillite, car un défaut sur la totalité des emprunts déjà accordés à ces entreprises pourrait représenter une perte trop lourde à supporter. Deuxièmement, les banques ainsi fragilisées ne peuvent pas prêter aux entreprises saines en raison de leur exposition vis-à-vis des entreprises zombies.

Un frein à la croissance

 

En définitive, les entreprises zombies freinent la croissance des entreprises les plus productives et empêchent une réallocation optimale des fonds vers les secteurs rentables. Il faut donc s’interroger sur cette crise sanitaire et les mesures employées pour aider, voire « sauver » les entreprises.

L’avenir nous dira si le choix fait a été judicieux et si des effets pervers ne verront pas le jour. Gardons à l’esprit que des banques sous-capitalisées en Europe ont accordé des prêts à des entreprises zombies afin d’éviter de subir des pertes, ce qui, au lieu d’augmenter l’activité réelle, a étouffé la croissance des entreprises non zombies.

Il sera donc intéressant d’analyser les effets à long terme du PGE sur les entreprises en termes de « zombification ». L’aide aux entreprises, si elle est essentielle en cette période exceptionnelle, ne devrait-elle pas finalement être conditionnée à leurs modèles d’affaires et à leur capacité de redressement ?

Enfin, il faut considérer plus largement la situation économique et la politique monétaire. En en effet, si une remontée des taux se produit, la situation des entreprises risque de se dégrader et d’augmenter la zombification. La question se pose alors : les banques centrales ont-elles la possibilité de relever les taux d’intérêt avec autant d’entreprises fragiles, sachant que cela augmenterait mécaniquement les faillites d’entreprises avec les conséquences économiques et sociales que l’on connaît ?The Conversation

 

Eric Séverin, Professeur des Universités Finance – Comptabilité, Université de Lille et David Veganzones, PhD en Sciences de gestion, ESCE International Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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